mythes

 

"Si nous désirons plonger au coeur des mythes, il est nécessaire d'oublier notre logique afin de comprendre les figures divines qui les animent."

(Isabelle Franco: "Mythes et Dieux.)

Les mythes constituent une sorte de langage qui permet de raconter le fonctionnement du monde "réel".

Les Egyptiens ont conçu un monde imaginaire, celui du "vrai", dans lequel les divinités oeuvrent pour assurer le bon déroulement des événements naturels. Chaque dieu accomplissant sa tâche agit en conformité avec l'ordre cosmique instauré par le démiurge et garantit l'équilibre universel. Le monde "réel" étant constamment soumis à des perturbations, il ne peut survivre que grâce à l'intervention du monde invisible du "vrai".

Il faut se rappeler la toute-puissance du verbe et de l'image dans la pensée égyptienne ancienne pour comprendre que les mythes permettent d'intervenir auprès des divinités, via les rituels.

La base de la religion égyptienne est le culte et non la croyance.
La pensée, le mot et le geste sont créateurs...
Plus qu'un rite, le culte est une création.

 

 

 Les cosmogonies

 

Après l'unification du pays, la réunion des Deux Terres sous l'autorité du Pharaon, les croyances et les cultes étaient essentiellement édictés par les grands centres religieux de l'époque. L'Histoire en retient surtout quatre: Héliopolis, Hermopolis, Memphis et Thèbes. Chacun possédait sa propre doctrine que l'on a pu entrevoir au travers de la description des rites retrouvée dans certains documents. Chaque conception est plus ou moins forte et répandue selon la période et le centre politique qui favorise la religion de la dynastie régnante. Cependant, il y a autant de cosmogonies que de sanctuaires majeurs dans le pays, chaque divinité locale étant considérée comme le démiurge.

Les différences que l'on découvre entre ces doctrines s'expliquent par des divergences d'interprétation du mythe de la création du monde. On ne peut pas parler de croyances en contradiction mais plutôt de divers aspects d'une même vérité.

Certains éléments sont communs à toutes les cosmogonies:
- l'existence d'un océan primordial et informe, le Noun, d'où émerge la colline primitive
- un dieu qui se crée lui-même puis crée les premiers dieux qui, à leur tour, produisent le reste de l'Univers
- un état d'équilibre et de stabilité, conforme à la Maât, qui seul permet l'existence du système.

Quelles sont les principales "actrices" de la création du monde ?

Pour les habitants de la Vallée du Nil, les éléments naturels qu'ils voient soumis à des cycles et qu'ils doivent apprivoiser sont perçus comme des divinités. Chaque élément de l'espace est à la fois réel et siège d'événements dont l'explication se situe dans le domaine de "l'imaginaire". Tels sont le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, la terre, l'eau...

Avant de parler des divinités plus particulièrement "féminines", il faut se rappeler qu'un certain nombre de dieux sont bisexuels:

-la déesse Neith, est "un homme agissant comme une femme, une femme agissant comme un homme"...mais ses représentations sont bien féminines
- un certain nombre de divinités masculines importantes sont dites "père et mère" (notamment Amon, Aton, Osiris, Sokar...)
- dans le Livre des Morts, la divinité féminine Mout est décrite comme devant être pourvue d'un phallus en érection

en fait, la bisexualité concerne la fonction et non le personnage.

Représentations du ciel

 

incarné par une entité féminine, le ciel est considéré comme le lieu de régénération du soleil qui renaît, chaque matin, après sa disparition nocturne. La voûte céleste est donc la matrice dans laquelle se poursuit la gestation pendant toute la nuit. On comprend, dès lors, que sa représentation soit tantôt celle de la maternité (image de la vache) tantôt celle de la féminité (un corps de femme).
Cette dernière représentation est celle de la cosmogonie héliopolitaine dans laquelle la déesse Nout, le ciel, a le corps arqué au-dessus de la terre. Pendant la journée, le soleil évolue sous son ventre pour arriver au niveau de sa bouche lorsque le soir arrive. Elle l'engloutit alors pour le remettre au monde le lendemain matin.

CD-R "La Civilisation de l'Egypte des pharaons". Média 360, 2000

Au Nouvel Empire, on voit apparaître, dans les tombes de la Vallée des Rois, des images doubles de la déesse. Elles représentent le ciel diurne et le ciel nocturne. Les deux images de Nout sont adossées et le disque solaire est représenté doublement pour chacune: une première fois à hauteur du pubis (renaissance matinale) et une seconde fois, à hauteur de la bouche (engloutissement nocturne). Les corps sont ornés tantôt par des disques, figurant les heures du jour, tantôt par des étoiles.

Plafond "astronomique" de la tombe de Ramsès VI

 

Représentations du rayonnement solaire: les "filles du soleil"

 

si le soleil est bien une divinité masculine, son rayonnement est personnifié par son "oeil" et par une entité féminine, sa "fille".
Elle incarne non seulement ce rayonnement mais aussi le principe qui a conduit le démiurge à apparaître et à créer le monde.
Elle lui est ensuite nécessaire pour maintenir l'existence de l'univers qu'il a engendré.
Enfin, elle lui permet de se renouveler. Chaque jour, en s'unissant à sa fille, le dieu peut renaître sous une forme rajeunie.

Ainsi cette divinité féminine apparaît successivement comme la fille, l'épouse et la mère du dieu solaire.

Selon le mythe, elle apparaît sous différents noms et toutes ces divinités sont considérées comme "les filles du soleil" puisqu'elles émanent de lui. Leurs fonctions sont interchangeables et expriment diverses qualités de l'astre:

Tefnout

principe de chaleur qui jaillit au moment de la création

Maât

équilibre divin diffusant la présence rayonnante du soleil

Sekhmet

puissance des rayons solaires qui détruit les ennemis de l'Egypte

Hathor

énergie lumineuse de la vie perpétuellement renouvelée

Les "filles" du dieu soleil sont tantôt une arme redoutable contre les ennemis de l'ordre divin (qui veulent rétablir le chaos) tantôt la contrepartie féminine du dieu. Elles ont, chacune, un côté bénéfique et un autre, agressif.
Une autre de leurs caractéristiques est leur obligation apparemment contradictoire de s'éloigner du père afin de répandre son oeuvre et de rester auprès de lui afin d'entretenir le moteur de la création. Ce conflit entre les deux missions est résolu par le mythe et les rites humains: par exemple, les gestes d'offrande dans les temples, restituent la Maât (nourriture et équilibre cosmique) à celui qui l'a accordée au monde.

Représentations de la lune

La lune considérée comme la soeur du soleil et la fille de Nout, est personnifiée par une divinité masculine, Iâh.
D'autres divinités y sont associées et parmi elles, ls "filles du soleil" et plus particulièrement Hathor, dame des minéraux.

Représentations de la terre

La représentation la plus connue de la terre est masculine, Geb, qui incarne plutôt le potentiel offert par le sol.
Par contre, Hathor règne sur les grottes, cavernes et tombeaux qui constituent une sorte de matrice. Il n'y aucune opposition entre les rôles céleste et chtonien de la déesse car un point commun les réunit: la fonction génitrice.

Représentations des étoiles

 

On considérait que la déesse du ciel donnait naissance aux étoiles chaque matin, et qu'elle les avalait le soir. Tantôt elles incarnaient les âmes des défunts, tantôt elles jouaient le rôle de courtisanes de Rê. En particulier, l'étoile du matin s'occupait de lui au lever, lui apportait son repas et procédait à sa toilette.
Quelques étoiles sont représentées par des divinités. La plus connue est Sépédet (en grec, Sothis) qui est la personnification de l'étoile Sirius. Son apparition en juillet, annonce la crue du Nil. Elle fut adorée sous la forme d'une vache car on l'associait à la fertilité et à la prospérité apportées par l'inondation. Elle est souvent considérée comme l'une des manifestations d'Isis.

Les mythes de la création du monde

Toutes les cosmogonies égyptiennes reposent sur ces divinités de la nature qui s'intégrèrent à des cultes locaux. Chaque grande cité en possède une dont le dieu local est le démiurge.

On trouve des éléments communs à toutes ces doctrines expliquant les origines du monde:

- avant la création: il existe un immense chaos liquide, le Noun. Totalement indifférencié, il contient pourtant les germes du monde
- il y flotte l'esprit du démiurge qui naît à l'existence quand il prend conscience de lui-même et se distingue du Noun. De lui, naît le désir de créer le monde sensible.
En général, les démiurges sont des divinités masculines et solitaires mais on leur accorde parfois une bissexualité en les qualifiant de "père et mère". De même, la déesse Neith, originaire de Saïs, assume les fonctions de démiurge et l'on dit d'elle qu'elle est "un homme agissant comme une femme, une femme agissant comme un homme". Pourtant, ses représentations sont féminines. Sa bisexualité concerne la fonction.
- un monticule de terre surgit de l'immensité aqueuse, afin que le dieu créateur puisse y prendre pied et créer le monde: c'est la "Butte primordiale"
- les procédés utilisés ensuite pour créer le monde sont diversifiés selon le lieu. Le démiurge peut déléguer ses pouvoirs à une divinité qu'il tire de son être (Atoum  à Héliopolis), ou bien il peut concevoir le monde par un acte intellectuel matérialisé par le verbe (Ptah et Thot à Memphis) ou encore en utilisant la parole (c'est plutôt le cas des déesses (Nekhbet, Neith,Methyer)

Malgré ces points communs, on ne peut pas parler d'une seule conception cosmogonique en Egypte ancienne. On distingue quatre cosmogonies principales, doctrines élaborées par les clergés de: Héliopolis, Hermopolis, Memphis et Thèbes

LA COSMOGONIE D'HELIOPOLIS

 

Héliopolis (Iounou) est le plus ancien centre du culte solaire. L'histoire de la création du monde élaborée par les prêtres héliopolitains comprend un ensemble de huit dieux entourant le démiurge, l'Ennéade (schema, ici).
Atoum (associé à , le soleil, créateur d'Héliopolis) se crée lui-même, par la seule volonté de se différencier des eaux chaotiques du Noun (ou Nouou). A la place où il apparaît pour la première fois, il fait émerger une colline, le benben, sur laquelle il va créer le monde. En fait, on parle d'Atoum quand le créateur du monde est encore sous sa forme indifférenciée mais il prend le nom de Rê quand il devient le soleil qui va régner sur la terre. On l'appelle souvent Atoum-Rê.
Immédiatement, il tire de lui un premier couple (soit par masturbation, soit par expectoration): son fils Chou et sa fille Tefnou (dans cet acte primordial, le démiurge est souvent associé à Rê). Ils sont donc ses premières émanations et si Chou symbolise la lumière ainsi que le souffle vital, Tefnou représente la chaleur et l'ordre cosmique. Ils sont l'expression du rayonnement solaire qui véhicule ces éléments indispensables à la vie.
Ce premier couple de la création va engendrer, par procréation naturelle, deux enfants: Geb, la terre (divinité masculine) et Nout, le ciel (divinité féminine) qui naissent étroitement enlacés.
Rê envoie Chou pour se glisser entre eux et créer ainsi un espace pour que la vie terrestre puisse se développer.
Ce deuxième couple va donner naissance à quatre enfants: le dieu Osiris, la déesse Isis, le dieu Seth et la déesse Nephtys.
Enfin, l'union d'Osiris et de sa soeur Isis amènera la naissance d'Horus.
La naissance d'Horus constitue le lien entre le règne des dieux ("Age d'Or") et celui des pharaons. Le roi est "fils de Rê" et ses paroles sont assimilées à celles du démiurge: il joue, sur terre, le même rôle qu'Atoum, dans le cosmos.

La théologie élaborée à Héliopolis faisait donc descendre du soleil, toutes les divinités et le pouvoir monarchique.

Dans la cosmogonie d'Héliopolis, les déesses jouent un rôle important dès la création du premier couple de divinités. Nous retrouverons chacune d'entre elles, plus en détail, dans la liste alphabétique qui leur est consacrée.

La doctrine héliopolitaine est bien présente dès l'Ancien Empire et dès la Ve dynastie, le culte solaire est le culte d'état.

LA COSMOGONIE D'HERMOPOLIS

 

Le clergé d'Hermopolis, ville de Moyenne Egypte, élabore une autre version de la création du monde. Elle aurait une origine prédynastique.
Le nom antique de la ville est Khemenou, autrement dit "la Ville des Huit", faisant allusion aux huit divinités qui patronnaient la cité. Celles-ci, sous la forme de quatre grenouilles mâles et quatre serpents femelles, se trouvaient dans les eaux du Noun: elles constituent l'ogdoade (cliquez pour voir le schema).
Chaque paire (constituée d'un élément masculin et d'un élément féminin) exprime deux aspects d'un élément unique et symbolise le "pré-état" du monde, antérieur à la "Première Fois". Ce sont les potentialités du monde présentes, à l'état latent, dans l'océan primordial et représentant une sorte d'image, en négatif, du monde qui sera créé:

Noun et Nounet: incarnent l'humide ou l'inerte.

Hehou et Hehet: ils représentent le concept d'infini, ou plutôt de "non-fini", tant dans l'espace que dans le temps.

Kekou et Keket: ils sont liés à la notion de ténèbres. Kekou évoque l'absence de lumière qui dans le monde sensible, se révèle par l'ombre.

Tenemou et Tenemout: représentent ce qui est mouvant et vague. Dans le monde sensible, ce concept fait allusion au mouvement sans but, l'errance.
Plus tardivement, ce couple sera remplacé par Niaou et Niaout qui font allusion au vide (par opposition à la matière).
A ce dernier couple, se substitueront parfois Amon et Amonet, personnifiant le caché.

Ces "huit" ne forment pas vraiment l'entité démiurge mais servent de catalyseur à la création du monde. Ils sont considérés comme les "pères et mères" qui donneront naissance au soleil et créeront Atoum. Il existe, à Hermopolis, deux versions différentes de cette création: la vie jaillit soit d'un oeuf soit d'un lotus.

L'oeuf cosmique:
déposé par un oiseau mythique, "le grand Jargonneur" , sur une butte jaillie du Noun. L'ogdoade va le couver et de lui, jaillit le principe organisateur du monde, le vecteur de lumière. Ultérieurement, on dira que Rê lui-même a surgi de l'oeuf.
Le fait que l'oiseau mythique soit du sexe masculin ne gêne pas car souvent les démiurges sont des entités célibataires qui jouent à la fois le rôle de père et de mère.

Dans une version très proche, l'oeuf était pondu par un ibis, l'oiseau de Thot dont le culte s'implanta à Hermopolis, après celui de l'Ogdoade. Thot devenait ainsi le dieu qui s'était créé lui-même et le père des Huit.

Le lotus primordial:
Une autre tradition née à Hermopolis, veut qu'un lotus soit apparu sur les flots du Noun et que sa fleur ait donné naissance à l'enfant Rê.

Une variante de cette version, faisait naître, dans le lotus, un scarabée qui se transformait ensuite en un enfant dont les larmes créaient l'humanité.

Il faut noter que les quatre concepts incarnés par l'ogdoade apparaissent dans les Textes des Sarcophages mais sans leurs doublets féminins. Par contre, les "Huit" sont mentionnés dans une inscription du Speos Artemidos, sous Hatshepsout. Le nom de chaque déesse n'est qu'une forme féminisée du nom de son époux.

LA COSMOGONIE DE MEMPHIS

Le dieu tutélaire de la ville de Memphis était Ptah, patron des artisans. Le clergé local en fit, progressivement, le démiurge. Cette cosmogonie trouve ses racines pendant l'Ancien Empire mais nous devons sa compréhension au roi Shabaka (XXVe dynastie). En effet, celui-ci découvrit, dans les archives du temple de Memphis, un vieux papyrus endommagé expliquant la façon dont Ptah créa le monde. Il fit graver ce récit sur une stèle, connue sous le nom de "pierre de Shabaka" (qui elle-même servit de meule à l'époque postpharaonique !!!).

La théologie memphite offre la version la plus intellectuelle de la création:
Le Noun sentit vibrer en lui une vie qui émergea sous la forme d'une butte où allait s'installer le monde. Cette force de vie est le dieu Tatenen ("Terre qui se soulève" ) qui était initialement le démiurge de Memphis. Progressivement, Ptah va absorber les fonctions de Tatenen et devenir lui-même le dieu créateur.

Ptah conçut les dieux et les hommes par la pensée (dont le siège était le coeur , pour les Egyptiens) et les créa, ensuite, par la parole.

Il donne la vie à tous les dieux, y compris Atoum d'Heliopolis. Il est supérieur à ce dernier qui créa l'Ennéade par son sperme et sa main. L'Ennéade de Ptah constitue les dents et les lèvres de sa bouche de telle sorte que lorsqu'il prononce leur identité, ses paroles les créent. Aoinsi, sans rejeter la cosmogonie héliopolitaine, le clergé memphite annexe l'Ennéade en en faisant des manifestations du dieu Ptah.

Ensuite, il créa les les villes, les nomes, les arbres, les animaux....

"Et toute parole du dieu s'est manifestée selon ce que le coeur concevait et ce que la langue ordonnait...Ainsi ont été créés tous travaux et tout art, l'activité des mains, la marche des jambes, le fonctionnement de tout membre, selon l'ordre qu'a conçu le coeur et qui s'est exprimé par la langue, et qui est exécuté en toute chose.
Or donc, on dénomme Ptah "l'auteur de tout, qui a fait exister les dieux", car c'est lui la terre-qui-se-soulève, c'est lui qui a mis les dieux au monde, dpont toute chose est issue, norriture et aliments, offrandes divines, toute chose bonne. Ainsi l'on reconnaît que sa puissance est plus grande que celle des autres dieux."

(Isabelle Franco: "Mythes et Dieux")

La parole créant l'existence, on comprend, dès lors, l'importance du nom donné aux êtres et aux choses !

Le nom d'une personne a une importance capitale tant dans la vie terrestre que dans l'Au-delà.
Si quelqu'un n'a pas respecté la Maât, le pire châtiment est de lui retirer son nom ou de le transformer.

Ptah, créateur de l'univers réel, a été nanti d'une famille par le clergé de Memphis: Sekhmet, son épouse, et Nefertoum, leur enfant.

Sekhmet , la "puissante", fait partie des déesses dangereuses et nous la retrouverons dans une rubrique qui lui est consacrée.

Nefertoum incarne le bouton de nénuphar. Il symbolise le souffle vital qui jaillit de la fleur.

LA COSMOGONIE DE THEBES

 

Lorsque Thèbes devient le siège du gouvernement centralisé, pendant le Nouvel Empire, le clergé pousse sa divinité locale, Amon, à devenir le dieu national. A l'époque, la plupart des grandes divinités des autres centres religieux sont populaires et la théologie de la nouvelle capitale doit intégrer les cosmogonies antérieures si elle veut se hisser au niveau national.
La théologie thébaine est un bel exemple de synthèse et va se construire à partir d'apports hermopolitains et d'éléments originaux.

Au commencement était un serpent apparu dans le Noun: Kematef ("celui qui accomplit son temps") naquit à Thèbes où émergea la butte primordiale. Ce reptile annonce la création mais n'est pas le créateur. Il laisse la place à Irto ("celui qui a fait la terre") qu'il tire de lui-même. Ce dernier engendre la terre et l'Ogdoade. Les "Huit" nagent alors jusqu'à Hermopolis où ils donnent naissance au soleil. Ensuite, ils gagnent Memphis où ils donnent le jour à Ptah et enfin, Héliopolis où ils créent Atoum. Ainsi, Amon subordonne tous les grands dieux. Finalement, les "Huit", épuisés, regagnent Thèbes où ils plongent dans un grand sommeil, rejoignant Kématef et Irto sous la butte de Djamê (Médinet Habou), nécropole des dieux. En ce lieu fut instauré le culte des formes premières d'Amon qui leur rendait visite tous les 10 jours, après avoir traversé le Nil, afin d'entretenir leur vie "latente".
L'Ogdoade fut la première manifestation d'Amon mais ensuite, il quitta la terre pour le ciel et s'identifier à Rê, la divinité hermopolitaine. Il va aussi personnifier la lune, comme Thot.

 

Comment pouvons-nous interpréter la place de la femme dans ces croyances religieuses ?

Nous avons vu que la croyance en une "déesse-mère" n'est pas prouvée dans l'Egypte préhistorique.
Par contre, les travaux archéologiques, conduits au Proche-Orient et en Afrique, ont révélé que lorsqu'un élément féminin était vénéré, pendant les époques très anciennes, il était souvent représenté sous la forme d'une vache. Cet animal suggère certainement la "maternité nourricière".
En Egypte, la première représentation d'une divinité sous forme d'une vache, a été découverte sur une palette à fards en ardoise, datant de l'époque gerzéenne (Nagada II, 4e millénaire av.JC). Pour les uns, il s'agit d'une représentation de la déesse Bat (divinité de Haute Egypte) et pour d'autres, de Mehet-Weret (précurseur de la déesse du ciel, Nout).

Aux environs de 3100 av.JC, après la victoire de la Haute-Egypte sur le Delta et l'unification des Deux-Terres, on retrouve la déesse bat sur les deux faces de la palette commémorative du roi Narmer (voir ici). La déesse préside à la naissance de la nation.

A la période historique, la déesse du ciel prend un aspect humain: Nout apparaît dans les textes de Pyramides parée d'épithètes tels que "Grand Protecteur", "Grand Horizon", "Mère des Dieux"... elle reçoit le défunt, le fait revivre et le protège. Son rôle est essentiel.

Par la suite, si on étudie les cosmogonies, le démiurge est masculin.
A Héliopolis, Atoum se crée lui-même. Il n'a aucun besoin d'une partenaire féminine et Nout, la mère des Dieux, est devenue sa petite-fille.
A Memphis, le dieu Ptah crée le monde par la pensée et la parole. L'élément féminin créatif est éliminé.

Cette chute du "pouvoir" féminin dans la création du monde pourrait être justifiée, selon Barbara S. Lesko, par des motivations politiques. Pour valider l'origine divine de la royauté, le "seigneur des Deux-terres" est assimilé à Horus et devient le fils de Rê. Bien que le rôle des deux sexes dans la procréation soit connu à l'époque, l'évolution vers la promotion des divinités masculines dans la création du monde était une volonté délibérée de la part des clergés.

Il existe de nombreuses autres cosmogonies puisque chaque ville importante possédait la sienne.

Dans la théologie d'Esna (ville du Delta):
la déesse neith est associée au dieu Khnoum.

Originaire de Saïs, Neith est considérée comme la mère primordiale qui engencra le soleil et l'univers. Elle apparaît "la Première Fois", sous la forme d'une vache, appelée Ihet, qui flotte sur les eaux du Noun. Divinité androgyne, elle met au monde le soleil qu'elle place entre ses cornes afin de le protéger Elle prononce ensuite sept paroles créatrices qui font apparaître des entités divines qui vont retourner dans un sommeil léthargique quand leur tâche sera terminée.

Sous son aspect animal, on la rapproche de la vache Mehytouret, autre entité créatrice.